Miyamoto Musashi (vers 1583 – 13 juin 1645) demeure l’une des figures les plus fascinantes et vénérées de l’histoire japonaise. Élevé au rang de kensei (« saint du sabre »), il fut un rōnin invaincu, un stratège hors pair, un peintre au lavis (sumi-e), un calligraphe émérite et un philosophe. Au cours d’une existence traversant les soubresauts de la fin de l’époque Sengoku et les débuts de l’ère Edo, il livra plus de soixante duels à mort sans connaître une seule défaite.
Peu avant sa mort en 1645, retiré dans la grotte de Reigandō, Musashi distilla l’expérience d’une vie dans un chef-d’œuvre de stratégie martiale : le Go Rin No Sho (Le Traité des cinq roues ou Le Livre des cinq anneaux). Bien au-delà du manuel d’escrime, l’ouvrage s’impose comme un traité universel sur la discipline, l’adaptabilité et la lucidité tactique.
La légende du samouraï solitaire
Né sous le nom de Shinmen Bennosuke vers 1583 dans la province de Mimasaka (ou de Harima), Musashi est initié très tôt aux arts martiaux par son père, Shinmen Munisai, escrimeur aguerri et maître du jitte. Son destin s’amorce précocement : à seulement douze ou treize ans, il dispute et remporte son premier combat à mort contre Arima Kihei, un guerrier formé à l’école Kashima Shintō-ryū.
À l’âge de vingt-huit ans, Musashi a déjà sillonné l’archipel et triomphé d’innombrables duels, marquant les mémoires par ses affrontements contre le réputé clan Yoshioka à Kyoto ou face au maître du bâton (jōjutsu) Musō Gonnosuke.
Le duel de l’île de Ganryū
Le 13 avril 1612, Musashi dispute sa confrontation la plus célèbre face à Sasaki Kojirō sur l’îlot de Ganryū, au large de Shimonoseki. Kojirō y jouit d’une réputation redoutable grâce à son maniement virtuose du nodachi, un sabre à la lame exceptionnellement longue.
Faisant preuve d’une maîtrise insolente de la guerre psychologique, Musashi se présente délibérément en retard sur le lieu du combat. Durant la traversée en barque, il façonne un sabre d’entraînement en bois (bokken) directement taillé dans une rame de rechange. Face à un Kojirō excédé par l’attente, Musashi assène une frappe verticale foudroyante qui lui fracasse le crâne, scellant définitivement sa propre légende.
Niten Ichi-ryū : Deux Ciels en un
Musashi bouleverse les codes du kenjutsu en fondant l’école Niten Ichi-ryū (« Deux Ciels réunis »). Alors que la tradition samouraï privilégie le maniement du sabre long (katana) à deux mains, il théorise l’usage simultané du katana et du sabre court (wakizashi).
Selon lui, le guerrier doit acquérir une ambidextrie sans faille pour optimiser son équilibre et sa fluidité, en refusant d’aliéner son efficacité à une seule arme.
Le Traité des cinq roues décrypté
En 1643, sentant sa santé décliner, Musashi se retire en ermite dans la grotte de Reigandō (« la grotte du Rocher-Esprit »), près de Kumamoto. Il y rédige son testament philosophique, articulé autour des cinq éléments du bouddhisme ésotérique (godai) : la Terre, l’Eau, le Feu, le Vent et le Vide.
Le Livre de la Terre (地の巻) : Il pose le socle de la stratégie globale, comparée au travail du maître charpentier qui doit appréhender la nature exacte de ses matériaux, le rôle de ses outils et la structure de l’édifice.
Cadence et tempo sous-jacent : Le rythme régit toute entreprise humaine (musique, commerce, combat). Discerner la cadence propre à l’adversaire comme celle de l’environnement immédiat conditionne la victoire.
Vision globale : « Si vous connaissez la Voie largement, vous la verrez en toute chose. » La maîtrise profonde d’un domaine éclaire les dynamiques de tous les autres.
Les Neuf Principes : Le chapitre se conclut par neuf maximes pratiques de vie et d’action, débutant par l’honnêteté de la pensée et s’achevant sur son célèbre impératif : « Ne faites rien qui soit inutile. »
Le Livre de l’Eau (水の巻) : L’eau symbolise l’adaptabilité suprême, prenant instantanément la forme du récipient, qu’il s’agisse d’un bol étroit ou d’un fleuve déchaîné.
Équanimité de l’esprit : En plein combat, l’état intérieur ne doit pas diverger du quotidien : déterminé mais calme, ni crispé ni relâché.
Les Cinq Gardes fondamentales : Bien qu’il détaille cinq postures au sabre (Haute, Médiane, Basse, Droite, Gauche), Musashi insiste sur le fait qu’elles doivent converger vers la « Non-Posture », permettant une réaction naturelle, dénuée de tout carcan technique.
Le Livre du Feu (火の巻) : Consacré à la chaleur, à l’urgence et au chaos de l’affrontement, ce volume s’applique autant au duel individuel qu’à la tactique des armées.
L’avantage positionnel : Il s’agit de contraindre l’adversaire à évoluer le dos au soleil, face aux obstacles ou dans l’ombre, tout en préservant son propre champ de vision.
L’initiative (Sen) : Musashi détaille trois manières de devancer l’ennemi : attaquer de façon fulgurante (Ken no Sen), provoquer l’attaque pour frapper dans la brèche (Tai no Sen), ou charger de front pour neutraliser l’élan adverse au moment précis de son déclenchement (Tai Tai no Sen).
Le Livre du Vent (風の巻) : Jouant sur le double sens du mot fū (qui désigne à la fois le vent et les « traditions » ou « écoles »), Musashi y passe au crible les travers des maîtres de son temps.
Le refus de la dépendance matérielle : Il rejette l’engouement artificiel pour les armes démesurément longues, soulignant qu’une posture trop dépendante d’un équipement particulier s’avère fatale en espace confiné.
Élimination du superflu : La stratégie véritable ne tolère ni maniérisme ni bottes secrètes tape-à-l’œil ; elle ne recherche que l’économie de mouvement et l’efficacité brute.
Le Livre du Vide (空の巻) : Conclusion métaphysique de l’œuvre, le Vide (Kū) s’enracine dans la notion bouddhique de vacuité (śūnyatā).
Au-delà du calcul mental : Le Vide incarne l’état de spontanéité absolue où l’expert agit par intuition pure, délesté de l’hésitation, du doute et de l’ego.
Percevoir l’invisible : « En connaissant ce qui existe, vous accédez à ce qui n’existe pas. » C’est dans cet espace de clarté que la technique devient seconde nature et que le geste fait corps avec le réel.
L’héritage universel de Musashi
Au-delà de son statut d’escrimeur légendaire, Musashi s’illustra par des œuvres picturales magistrales, notamment La Pie-grièche sur une branche morte. Durant ses ultimes jours, il composa également le Dokkōdō (« La Voie de la solitude »), un recueil de vingt-et-un préceptes moraux tournés vers l’autonomie et le renoncement.
Aujourd’hui, le Traité des cinq roues est étudié à travers le monde bien au-delà des dojos : chefs d’entreprise, diplomates et sportifs y cherchent une méthode éprouvée pour affûter leur présence d’esprit, dominer l’incertitude et cultiver la maîtrise de soi.
« Ne faites rien qui soit inutile. » — Miyamoto Musashi
Le hakama (袴) compte parmi les pièces les plus emblématiques de la garde-robe traditionnelle japonaise. Cette jupe-culotte plissée et ample évoque immédiatement les figures séculaires des samouraïs, des prêtres shinto et des maîtres d’arts martiaux. Pourtant, pour l’iaidoka — pratiquant de l’art de dégainer le sabre japonais (iaido) —, le hakama dépasse largement le simple apparat folklorique. Il constitue un chef-d’œuvre d’ergonomie martiale, un témoin historique vivant et un rappel constant de l’éthique martiale.
1. Une ingénierie tactique au cœur du dojo
Dans le Iaido, où chaque mouvement exige une fluidité parfaite et une précision chirurgicale, chaque élément du vêtement remplit une fonction physique et biomécanique déterminante :
Stabilité du fourreau (saya) : C’est sa fonction technique quotidienne la plus cruciale. Si le fourreau est d’abord glissé dans la large ceinture (obi), ce sont les longues lanières (himo) du hakama, croisées et nouées fermement par-dessus, qui verrouillent l’ensemble contre la hanche gauche. Ce système de superposition permet d’orienter et de faire pivoter le fourreau avec précision lors du dégainer (nukitsuke) et du rengainer (noto), sans risquer que l’arme ne dévie ou ne glisse.
Alignement postural (koshiita) : L’arrière du hakama intègre un renfort trapézoïdal rigide : le koshiita. En s’appliquant fermement contre la région lombaire, il agit comme un tuteur physique. Il incite le pratiquant à basculer son bassin, à maintenir un alignement vertébral parfait et à mobiliser en continu le hara — le centre de gravité physique et énergétique du corps, situé sous le nombril.
Liberté de mouvement et camouflage tactique : La coupe extrêmement ample du vêtement autorise une amplitude totale lors des fentes profondes et des postures au sol (seiza ou tatehiza). Historiquement, cette abondance de tissu servait également une stratégie visuelle : elle masquait le travail des appuis, l’écartement des genoux et les transferts de poids. Pour l’adversaire, il était presque impossible de déchiffrer la garde du combattant ou d’anticiper son premier pas.
2. Une histoire millénaire : de la cour impériale aux champs de bataille
Contrairement aux idées reçues, les racines du hakama ne sont pas exclusivement japonaises. Son évolution découle de plus d’un millénaire de métissages et d’adaptations culturelles :
Aux origines impériales : Le vêtement s’inspire initialement des pantalons portés à la cour impériale chinoise sous les dynasties Sui et Tang. Importé au Japon durant les périodes d’Asuka et de Nara, il est rapidement adopté par l’aristocratie locale. Dès l’ère Heian, il devient un habit de cour incontournable, porté par les hommes comme par les femmes pour affirmer leur rang noble.
Le bouclier du guerrier : Avec l’avènement de la classe des samouraïs à l’époque de Kamakura, le hakama passe du statut d’habit d’apparat à celui d’équipement fonctionnel. Confectionné dans des toiles solides comme le chanvre, il protège les jambes des cavaliers contre les branchages et les frottements lors des chasses et des combats. Deux formes distinctes émergent alors : l’umanori-bakama (pantalon fendu adapté à l’équitation) et l’andon-bakama (sans séparation intérieure, similaire à une jupe).
L’uniforme de la bureaucratie martiale : Durant la longue période de paix de l’époque d’Edo, le hakama devient le costume officiel de la bureaucratie samouraï. Associé à une veste sans manches aux épaules structurées (kataginu), il compose le kamishimo, tenue protocolaire obligatoire devant le Shogun. Pour prévenir les régicides ou les attaques surprises à la cour, les daimyos étaient parfois contraints de porter le naga-bakama — une variante aux jambes démesurées traînant de plusieurs dizaines de centimètres au sol, rendant toute ruée offensive physiquement impossible.
3. L’ère Meiji : symbole d’émancipation féminine
À la fin du XIXᵉ siècle, la restauration de Meiji amorce une occidentalisation fulgurante du pays. Les hommes délaissent peu à peu le hakama au quotidien au profit du costume trois-pièces européen. Le vêtement aurait pu disparaître sans une impulsion décisive portée par les femmes.
Tandis que le Japon modernise son système éducatif, les premières générations d’étudiantes et d’enseignantes constatent que le kimono traditionnel entrave leurs mouvements et s’avère inadapté à la vie académique. Les robes occidentales sont quant à elles critiquées pour les contraintes physiologiques des corsets serrés.
Utako Shimoda, éducatrice renommée, pionnière de la cause féminine et ancienne dame d’honneur de l’impératrice Shōken, prend alors une initiative majeure : elle adapte les tenues de la cour pour concevoir un hakama de type jupe (andon-bakama), alliant aisance et bienséance. Ce vêtement réformateur devient vite l’étendard visuel de la femme japonaise moderne, cultivée et autonome.
Aujourd’hui, cet héritage perdure chaque printemps lorsque des milliers d’étudiantes vêtent le hakama pour leur remise de diplôme. Il demeure également la tenue quotidienne des prêtres shinto et des servantes de sanctuaire (miko).
4. La philosophie des sept plis et l’esprit du Bushido
Le hakama porté dans les arts martiaux se distingue par une structure précise de sept plis : cinq sur le devant et deux à l’arrière. La disposition asymétrique des plis frontaux (trois à gauche, deux à droite) illustre l’un des principes cardinaux de l’esthétique nippone.
Dans la tradition du Iaido, ces sept plis incarnent les sept vertus fondamentales du code du Bushido :
Vertu
Nom japonais
Signification martiale
Bienveillance
Jin (仁)
La compassion et l’humanité
Honneur / Droiture
Gi (義)
L’intégrité et le sens de la justice
Courtoisie / Respect
Rei (礼)
L’étiquette et la considération d’autrui
Sagesse
Chi (智)
La clairvoyance et le discernement
Sincérité
Shin (信)
La vérité et la loyauté de l’engagement
Fidélité
Chu (忠)
Le dévouement envers la voie et les siens
Piété filiale
Ko (孝)
Le respect des anciens et des maîtres
Apprendre à plier correctement son hakama à l’issue de chaque entraînement ne relève pas d’un simple soin matériel pour préserver les plis. C’est un prolongement direct de la pratique martiale. Cet exercice exige patience, présence d’esprit (zanshin) et déférence envers ses outils. Dans de nombreuses écoles traditionnelles (koryū), plier le hakama du maître constitue un privilège réservé à l’élève le plus avancé, marquant ainsi une marque profonde de confiance et de respect mutuel.
Pour approfondir les secrets de la culture martiale japonaise la voie du sabre et du Budo, écoutez notre nouvel épisode sur notre podcast hebdomadaireLiomugai : La voie du Sabre et du budo.
En visite au Japon au mois de décembre dernier; en dépit d’un planning d’entrainement chargé, j’ai quand même trouvé le temps de me rendre à Seki, une ville considérée comme la « ville du katana ». Depuis plus de 800 ans, cette petite ville située dans la préfecture de Gifu est le cœur de la fabrication des sabres japonais.
L’histoire de Seki en tant que centre de forge de sabres remonte à la période de Kamakura (1185–1333).
Des maîtres forgerons ont été attirés par cette région car elle possédait la « trinité parfaite » pour la fabrication de lames :
Un sable de fer de haute qualité : essentiel pour créer l’acier brut (tamahagane).
Du charbon de pin : nécessaire pour atteindre les températures extrêmes requises pour la forge.
Une eau pure : fournie par les rivières Nagara et Itadori, indispensable au processus crucial de trempe.
La figure la plus célèbre des débuts de l’histoire de Seki est Motoshige, un forgeron qui s’est installé dans la région et a établi les techniques qui rendront les sabres de Seki réputés pour être « incassables, inflexibles et incroyablement tranchantsp. »
Nosyudo
J’ai été chaleureusement accueilli par le PDG de Nosyudo, Keiji Igarashi, qui perpétue la tradition familiale après que son père a été le précédent président de l’entreprise. Keiji-san a été ravi de partager sa passion avec moi et, après avoir pris un thé, nous avons passé plusieurs heures à visiter l’usine, à échanger avec les opérateurs et à me faire découvrir la grande complexité de la fabrication des lames ainsi que la passion des personnes qui y travaillent.
Située à proximité du centre-ville, Nosyudo est très facile d’accès et dispose également d’un parking juste devant son entrée principale. Adresse exacte : 1-chōme-11-14 Sannōdōri, Seki, Gifu 501-3252, Japon
Keiji-san n’est pas seulement le president de Nosyudo mais c’est aussi un fantastique pratiquant
A l’intérieur de Nosyudo
Ma visite de l’usine Nosyudo à Seki a été bien plus qu’une simple visite ; c’était une place au premier rang pour assister à la naissance d’un chef-d’œuvre. En tant que marque qui équipe des pratiquants d’arts martiaux dans le monde entier, découvrir l’ampleur et la précision de leurs opérations est une expérience qui inspire beaucoup d’humilité à tout pratiquant.
1. Le stock de lames : une forêt d’acier
Le parcours commence dans la zone de stockage, et le spectacle est tout simplement impressionnant. Des rangées entières d’ébauches de lames — des milliers — attendent d’être transformées. Savoir que ces mêmes lames seront bientôt expédiées vers des dojos, de l’Allemagne à l’Australie, donne une véritable mesure de l’impact mondial de Nosyudo sur la communauté des arts martiaux.
2. Polissage et gravure
À quelques pas du stock, l’atmosphère change pour laisser place à une concentration intense. C’est ici que la lame brute commence à prendre sa forme finale.
Gravure : pour ceux qui souhaitent une touche personnelle, la gravure minutieuse de kanji ou de symboles est réalisée à la main avec une précision et une maîtrise impressionnantes.
Polissage : le son rythmique de l’acier sur la pierre accompagne le travail minutieux qui transforme la surface de la lame en un fini miroir.
Fabrication du Bo-Hi : observer les maîtres artisans sculpter le Bo-Hi (la gorge de la lame) est fascinant. C’est un équilibre délicat entre la réduction du poids, le maintien de l’intégrité structurelle et la préservation du « sifflement » (tachikaze) du sabre.
3. L’ajustement parfait : Habaki et Tsuka
Nous passons ensuite à l’étape de l’ajustement. Le Habaki (le collier de la lame) est ajusté sur mesure à chaque sabre. C’est une étape cruciale : si le Habaki n’est pas parfaitement adapté, la lame ne s’insérera pas correctement dans le fourreau.
Vient ensuite la préparation du Tsuka (la poignée). J’ai été absolument impressionné par le Tsukamaki (le tressage de la poignée). La précision nécessaire pour enrouler la soie ou le coton autour de la peau de raie (samegawa) relève d’un véritable art. Chaque losange doit être parfaitement symétrique, et la tension doit rester constante afin de garantir une prise en main sûre et confortable pendant la pratique.
Nosyudo a aussi un stock impressionnant de pieces historiques
4. L’assemblage final : Tsuba et Mekugi
Les dernières étapes sont celles où le sabre devient véritablement un ensemble cohérent :
Le verrouillage final : l’étape la plus essentielle reste le perçage du Mekugi-ana (le trou destiné à la cheville), assurant un maintien parfaitement sécurisé de l’ensemble.
Positionnement du Mekugi : enfin, le Mekugi (cheville en bambou) est mis en place. Ce petit élément de bois est la seule pièce qui maintient la lame dans la poignée — c’est l’étape finale et la plus cruciale du processus de fabrication d’un iaitō, garantissant la sécurité du pratiquant.
Ajustement de la Tsuba : la garde est ajustée avec une grande précision afin d’éliminer tout jeu ou vibration.
une véritable oeuvre d’art
En sortant de Nosyudo
J’ai passé un moment fantastique, entouré de personnes passionnées, profondément engagées dans leur travail et désireuses de partager leur savoir-faire. Je tiens également à remercier les opérateurs qui ont pris le temps de réparer le katana du grand-père, que nous avons retrouvé dans le garage après son décès et que ma belle famille m’a offert.
Des sabres de grande qualité : j’ai été impressionné par la qualité des sabres, ainsi que très intéressé par les différentes formes de Tsuka proposées. La prise en main est extrêmement fluide, même avec un sabre plus lourd que ceux généralement proposés par d’autres marques.
Mon prochain sabre sera certainement un Nosyudo (commande passée il y a quelques mois); sabre que je vous presenterai ici dès que je l’aurais receptionné.
Dans l’histoire des traditions martiales japonaises (budō), peu de figures incarnent aussi pleinement l’union entre l’art du sabre et le bouddhisme zen que Tsuji Gettan Sukemochi (1648–1728), fondateur du Mugai-ryū.
La vie de Gettan suit une trajectoire rare et profonde : du samouraï maniant le sabre au moine zen, de la maîtrise technique (waza) à la réalisation du vide (mu).
Son école n’est pas simplement un système de combat, mais une expression physique de l’intuition zen, où le sabre devient un moyen d’éveil.
La période Edo et la voie du sabre
Tsuji Gettan naît en 1648, au début de l’époque d’Edo, une période de paix sous le shogunat Tokugawa.
La guerre ayant presque disparu, la classe des samouraïs se retrouve face à une question existentielle :
Quel est le rôle du sabre en temps de paix ?
Cette interrogation donne naissance à une nouvelle vision de la pratique martiale :
Le sabre comme voie de perfectionnement personnel (shugyō)
Le combat comme chemin d’affinement moral
L’intégration du zen, du confucianisme et de la discipline martiale
C’est dans ce contexte que la transformation de Gettan devient possible.
Jeunesse et formation martiale (武芸修行)
Tsuji Gettan Sukemochi naît dans une famille de samouraïs.
Dès son plus jeune âge, il est formé aux arts classiques du sabre (kenjutsu) et étudie plusieurs écoles établies, notamment :
Sekiguchi-ryū
Yamaguchi-ryū
Ces traditions mettent l’accent sur :
Une posture correcte
Une mécanique corporelle efficace
Des techniques réalistes et décisives
Gettan se forge une réputation de calme et de précision, plutôt que de force brute.
Mais à mesure que sa technique progresse, une prise de conscience émerge : l’excellence technique seule est insuffisante.
Le conflit intérieur : la technique sans éveil
Comme de nombreux maîtres de son époque, Gettan atteint un point où perfectionner la technique n’apporte plus de clarté.
Des questions surgissent :
Que reste-t-il lorsque la technique disparaît ?
Qui frappe lorsqu’il n’y a plus de pensée ?
Le sabre peut-il révéler la vérité ultime (shinri) ?
En termes zen, il atteint la limite de la forme (kata) sans en saisir l’essence (ri).
Ce conflit intérieur le pousse au-delà des écoles martiales, vers la pratique du zen.
La rencontre avec le bouddhisme zen(禅)
Tsuji Gettan devient disciple d’un moine zen Rinzai, Sekitō Kisen (石頭希遷系臨済禅).
Sous sa direction, il suit un entraînement spirituel rigoureux comprenant :
Zazen (坐禅) — méditation assise
Kōan (公案) — énigmes paradoxales du zen
Une discipline monastique visant à épuiser l’ego et les attachements
À travers cette pratique, il affronte les racines de la peur, de l’identité et de la dualité.
Il atteint finalement le satori (l’éveil) , une réalisation directe de la réalité au-delà de la pensée conceptuelle.
Après cet éveil, il reçoit le nom bouddhique Gettan :
月 — lune
丹 — essence, élixir
Ce nom évoque la lune reflétée dans une eau calme : une conscience pure, sans attachement, qui éclaire sans effort.
Ginkaku-ji (Kyoto) – Photo Liomugai
La naissance du Mugai-ryū (無外流)
Après son éveil zen, Gettan revient au sabre avec une perception transformée.
De cette union entre expérience martiale et intuition zen naît le Mugai-ryū.
Le nom de l’école est profondément philosophique :
無 (mu) — vacuité, non-être
外 (gai) — extérieur, au-delà
Mugai peut être compris comme : « ce qui existe au-delà du vide »
Il ne s’agit pas de nihilisme, mais d’une liberté au-delà des dualités : soi/autre, vie/mort, victoire/défaite.
L’école se spécialise dans le iaijutsu, l’art de dégainer et couper en un seul mouvement décisif.
Key characteristics include:
Simplicité (簡素, kansō) — aucun mouvement inutile
Directité (直截, chokusetsu) — résolution immédiate
Calme de l’esprit (静心, seishin) — une action qui naît du silence
Un coup, une vie (一刀一命, ittō ichimei)
Les kata sont minimalistes, mais implacables. Ils exigent :
Un timing parfait (拍子, hyōshi)
Une présence totale (残心, zanshin)
L’absence d’ego (無我, muga)
Au-delà de la technique : le sabre comme kōan
À Edo, Gettan attire samouraïs et érudits.
Mais il ne considère pas le Mugai-ryū comme un simple système de combat.
La véritable victoire, selon lui, est la victoire sur l’illusion.
Fin de vie et héritage
Dans les dernières années de sa vie, Tsuji Gettan se retire progressivement des ambitions mondaines pour se consacrer à l’enseignement et à la pratique du zen.
Il meurt en 1728, laissant :
Le Mugai-ryū Iaijutsu
Une lignée martiale imprégnée de zen
Un modèle d’éveil martial
Aujourd’hui encore, le Mugai-ryū continue d’exister dans le monde comme une expression vivante du zen.
Sa pratique quotidienne dépasse le simple entraînement : elle devient un outil précieux pour affronter les tensions de la vie moderne.