Visite de Nosyudo (Manufacture de Katanas et iaitos)

Visite de Nosyudo (Manufacture de Katanas et iaitos)

En visite au Japon au mois de décembre dernier; en dépit d’un planning d’entrainement chargé, j’ai quand même trouvé le temps de me rendre à Seki, une ville considérée comme la « ville du katana ».
Depuis plus de 800 ans, cette petite ville située dans la préfecture de Gifu est le cœur de la fabrication des sabres japonais.

L’histoire de Seki en tant que centre de forge de sabres remonte à la période de Kamakura (1185–1333).

Des maîtres forgerons ont été attirés par cette région car elle possédait la « trinité parfaite » pour la fabrication de lames :

  • Un sable de fer de haute qualité : essentiel pour créer l’acier brut (tamahagane).
  • Du charbon de pin : nécessaire pour atteindre les températures extrêmes requises pour la forge.
  • Une eau pure : fournie par les rivières Nagara et Itadori, indispensable au processus crucial de trempe.

La figure la plus célèbre des débuts de l’histoire de Seki est Motoshige, un forgeron qui s’est installé dans la région et a établi les techniques qui rendront les sabres de Seki réputés pour être « incassables, inflexibles et incroyablement tranchantsp. »

Nosyudo

Nosyudo

J’ai été chaleureusement accueilli par le PDG de Nosyudo, Keiji Igarashi, qui perpétue la tradition familiale après que son père a été le précédent président de l’entreprise.
Keiji-san a été ravi de partager sa passion avec moi et, après avoir pris un thé, nous avons passé plusieurs heures à visiter l’usine, à échanger avec les opérateurs et à me faire découvrir la grande complexité de la fabrication des lames ainsi que la passion des personnes qui y travaillent.

Située à proximité du centre-ville, Nosyudo est très facile d’accès et dispose également d’un parking juste devant son entrée principale.
Adresse exacte : 1-chōme-11-14 Sannōdōri, Seki, Gifu 501-3252, Japon

Keiji-san n’est pas seulement le president de Nosyudo mais c’est aussi un fantastique pratiquant

A l’intérieur de Nosyudo

Ma visite de l’usine Nosyudo à Seki a été bien plus qu’une simple visite ; c’était une place au premier rang pour assister à la naissance d’un chef-d’œuvre.
En tant que marque qui équipe des pratiquants d’arts martiaux dans le monde entier, découvrir l’ampleur et la précision de leurs opérations est une expérience qui inspire beaucoup d’humilité à tout pratiquant.

1. Le stock de lames : une forêt d’acier

Le parcours commence dans la zone de stockage, et le spectacle est tout simplement impressionnant. Des rangées entières d’ébauches de lames — des milliers — attendent d’être transformées. Savoir que ces mêmes lames seront bientôt expédiées vers des dojos, de l’Allemagne à l’Australie, donne une véritable mesure de l’impact mondial de Nosyudo sur la communauté des arts martiaux.

2. Polissage et gravure

À quelques pas du stock, l’atmosphère change pour laisser place à une concentration intense. C’est ici que la lame brute commence à prendre sa forme finale.

Gravure : pour ceux qui souhaitent une touche personnelle, la gravure minutieuse de kanji ou de symboles est réalisée à la main avec une précision et une maîtrise impressionnantes.

Polissage : le son rythmique de l’acier sur la pierre accompagne le travail minutieux qui transforme la surface de la lame en un fini miroir.

Fabrication du Bo-Hi : observer les maîtres artisans sculpter le Bo-Hi (la gorge de la lame) est fascinant. C’est un équilibre délicat entre la réduction du poids, le maintien de l’intégrité structurelle et la préservation du « sifflement » (tachikaze) du sabre.

3. L’ajustement parfait : Habaki et Tsuka

Nous passons ensuite à l’étape de l’ajustement. Le Habaki (le collier de la lame) est ajusté sur mesure à chaque sabre. C’est une étape cruciale : si le Habaki n’est pas parfaitement adapté, la lame ne s’insérera pas correctement dans le fourreau.

Vient ensuite la préparation du Tsuka (la poignée). J’ai été absolument impressionné par le Tsukamaki (le tressage de la poignée). La précision nécessaire pour enrouler la soie ou le coton autour de la peau de raie (samegawa) relève d’un véritable art. Chaque losange doit être parfaitement symétrique, et la tension doit rester constante afin de garantir une prise en main sûre et confortable pendant la pratique.

Katana gravé par Nosyudo
Nosyudo a aussi un stock impressionnant de pieces historiques


4. L’assemblage final : Tsuba et Mekugi

Les dernières étapes sont celles où le sabre devient véritablement un ensemble cohérent :

Le verrouillage final : l’étape la plus essentielle reste le perçage du Mekugi-ana (le trou destiné à la cheville), assurant un maintien parfaitement sécurisé de l’ensemble.

Positionnement du Mekugi : enfin, le Mekugi (cheville en bambou) est mis en place. Ce petit élément de bois est la seule pièce qui maintient la lame dans la poignée — c’est l’étape finale et la plus cruciale du processus de fabrication d’un iaitō, garantissant la sécurité du pratiquant.

Ajustement de la Tsuba : la garde est ajustée avec une grande précision afin d’éliminer tout jeu ou vibration.

une véritable oeuvre d’art

En sortant de Nosyudo

J’ai passé un moment fantastique, entouré de personnes passionnées, profondément engagées dans leur travail et désireuses de partager leur savoir-faire.
Je tiens également à remercier les opérateurs qui ont pris le temps de réparer le katana du grand-père, que nous avons retrouvé dans le garage après son décès et que ma belle famille m’a offert.

Des sabres de grande qualité : j’ai été impressionné par la qualité des sabres, ainsi que très intéressé par les différentes formes de Tsuka proposées.
La prise en main est extrêmement fluide, même avec un sabre plus lourd que ceux généralement proposés par d’autres marques.

Mon prochain sabre sera certainement un Nosyudo (commande passée il y a quelques mois); sabre que je vous presenterai ici dès que je l’aurais receptionné.

A très bientôt,

Tsuji Gettan Sukemochi: Du Sabre au Zen

Tsuji Gettan Sukemochi: Du Sabre au Zen

Dans l’histoire des traditions martiales japonaises (budō), peu de figures incarnent aussi pleinement l’union entre l’art du sabre et le bouddhisme zen que Tsuji Gettan Sukemochi (1648–1728), fondateur du Mugai-ryū.

La vie de Gettan suit une trajectoire rare et profonde :
du samouraï maniant le sabre au moine zen, de la maîtrise technique (waza) à la réalisation du vide (mu).

Son école n’est pas simplement un système de combat, mais une expression physique de l’intuition zen, où le sabre devient un moyen d’éveil.

La période Edo et la voie du sabre

Tsuji Gettan naît en 1648, au début de l’époque d’Edo, une période de paix sous le shogunat Tokugawa.

La guerre ayant presque disparu, la classe des samouraïs se retrouve face à une question existentielle :

Quel est le rôle du sabre en temps de paix ?

Cette interrogation donne naissance à une nouvelle vision de la pratique martiale :

  • Le sabre comme voie de perfectionnement personnel (shugyō)
  • Le combat comme chemin d’affinement moral
  • L’intégration du zen, du confucianisme et de la discipline martiale

C’est dans ce contexte que la transformation de Gettan devient possible.

Jeunesse et formation martiale (武芸修行)

Tsuji Gettan Sukemochi naît dans une famille de samouraïs.

Dès son plus jeune âge, il est formé aux arts classiques du sabre (kenjutsu) et étudie plusieurs écoles établies, notamment :

  • Sekiguchi-ryū
  • Yamaguchi-ryū

Ces traditions mettent l’accent sur :

  • Une posture correcte
  • Une mécanique corporelle efficace
  • Des techniques réalistes et décisives

Gettan se forge une réputation de calme et de précision, plutôt que de force brute.

Mais à mesure que sa technique progresse, une prise de conscience émerge :
l’excellence technique seule est insuffisante.

Le conflit intérieur : la technique sans éveil

Comme de nombreux maîtres de son époque, Gettan atteint un point où perfectionner la technique n’apporte plus de clarté.

Des questions surgissent :

  • Que reste-t-il lorsque la technique disparaît ?
  • Qui frappe lorsqu’il n’y a plus de pensée ?
  • Le sabre peut-il révéler la vérité ultime (shinri) ?

En termes zen, il atteint la limite de la forme (kata) sans en saisir l’essence (ri).

Ce conflit intérieur le pousse au-delà des écoles martiales, vers la pratique du zen.

La rencontre avec le bouddhisme zen (禅)

Tsuji Gettan devient disciple d’un moine zen Rinzai, Sekitō Kisen (石頭希遷系臨済禅).

Sous sa direction, il suit un entraînement spirituel rigoureux comprenant :

  • Zazen (坐禅) — méditation assise
  • Kōan (公案) — énigmes paradoxales du zen
  • Une discipline monastique visant à épuiser l’ego et les attachements

À travers cette pratique, il affronte les racines de la peur, de l’identité et de la dualité.

Il atteint finalement le satori (l’éveil) , une réalisation directe de la réalité au-delà de la pensée conceptuelle.

Après cet éveil, il reçoit le nom bouddhique Gettan :

  • 月 — lune
  • 丹 — essence, élixir

Ce nom évoque la lune reflétée dans une eau calme :
une conscience pure, sans attachement, qui éclaire sans effort.

Ginkaku-ji (Kyoto) – Photo Liomugai

La naissance du Mugai-ryū (無外流)

Après son éveil zen, Gettan revient au sabre avec une perception transformée.

De cette union entre expérience martiale et intuition zen naît le Mugai-ryū.

Le nom de l’école est profondément philosophique :

  • 無 (mu) — vacuité, non-être
  • 外 (gai) — extérieur, au-delà

Mugai peut être compris comme : « ce qui existe au-delà du vide »

Il ne s’agit pas de nihilisme, mais d’une liberté au-delà des dualités :
soi/autre, vie/mort, victoire/défaite.

L’école se spécialise dans le iaijutsu, l’art de dégainer et couper en un seul mouvement décisif.

Key characteristics include:

  • Simplicité (簡素, kansō) — aucun mouvement inutile
  • Directité (直截, chokusetsu) — résolution immédiate
  • Calme de l’esprit (静心, seishin) — une action qui naît du silence
  • Un coup, une vie (一刀一命, ittō ichimei)

Les kata sont minimalistes, mais implacables. Ils exigent :

  • Un timing parfait (拍子, hyōshi)
  • Une présence totale (残心, zanshin)
  • L’absence d’ego (無我, muga)

Au-delà de la technique : le sabre comme kōan

À Edo, Gettan attire samouraïs et érudits.

Mais il ne considère pas le Mugai-ryū comme un simple système de combat.

Pour lui :

  • Les kata sont des kōan en mouvement
  • L’entraînement est du zen en armure
  • L’adversaire est un miroir de soi

Il enseigne des principes clés :

  • Mushin (無心) — absence d’esprit
  • Fudōshin (不動心) — esprit immuable
  • Heijōshin (平常心) — esprit ordinaire

La véritable victoire, selon lui, est la victoire sur l’illusion.

Fin de vie et héritage

Dans les dernières années de sa vie, Tsuji Gettan se retire progressivement des ambitions mondaines pour se consacrer à l’enseignement et à la pratique du zen.

Il meurt en 1728, laissant :

  • Le Mugai-ryū Iaijutsu
  • Une lignée martiale imprégnée de zen
  • Un modèle d’éveil martial

Aujourd’hui encore, le Mugai-ryū continue d’exister dans le monde comme une expression vivante du zen.

Sa pratique quotidienne dépasse le simple entraînement : elle devient un outil précieux pour affronter les tensions de la vie moderne.