Le hakama (袴) compte parmi les pièces les plus emblématiques de la garde-robe traditionnelle japonaise. Cette jupe-culotte plissée et ample évoque immédiatement les figures séculaires des samouraïs, des prêtres shinto et des maîtres d’arts martiaux. Pourtant, pour l’iaidoka — pratiquant de l’art de dégainer le sabre japonais (iaido) —, le hakama dépasse largement le simple apparat folklorique. Il constitue un chef-d’œuvre d’ergonomie martiale, un témoin historique vivant et un rappel constant de l’éthique martiale.
1. Une ingénierie tactique au cœur du dojo
Dans le Iaido, où chaque mouvement exige une fluidité parfaite et une précision chirurgicale, chaque élément du vêtement remplit une fonction physique et biomécanique déterminante :
- Stabilité du fourreau (saya) : C’est sa fonction technique quotidienne la plus cruciale. Si le fourreau est d’abord glissé dans la large ceinture (obi), ce sont les longues lanières (himo) du hakama, croisées et nouées fermement par-dessus, qui verrouillent l’ensemble contre la hanche gauche. Ce système de superposition permet d’orienter et de faire pivoter le fourreau avec précision lors du dégainer (nukitsuke) et du rengainer (noto), sans risquer que l’arme ne dévie ou ne glisse.
- Alignement postural (koshiita) : L’arrière du hakama intègre un renfort trapézoïdal rigide : le koshiita. En s’appliquant fermement contre la région lombaire, il agit comme un tuteur physique. Il incite le pratiquant à basculer son bassin, à maintenir un alignement vertébral parfait et à mobiliser en continu le hara — le centre de gravité physique et énergétique du corps, situé sous le nombril.
- Liberté de mouvement et camouflage tactique : La coupe extrêmement ample du vêtement autorise une amplitude totale lors des fentes profondes et des postures au sol (seiza ou tatehiza). Historiquement, cette abondance de tissu servait également une stratégie visuelle : elle masquait le travail des appuis, l’écartement des genoux et les transferts de poids. Pour l’adversaire, il était presque impossible de déchiffrer la garde du combattant ou d’anticiper son premier pas.
2. Une histoire millénaire : de la cour impériale aux champs de bataille
Contrairement aux idées reçues, les racines du hakama ne sont pas exclusivement japonaises. Son évolution découle de plus d’un millénaire de métissages et d’adaptations culturelles :
- Aux origines impériales : Le vêtement s’inspire initialement des pantalons portés à la cour impériale chinoise sous les dynasties Sui et Tang. Importé au Japon durant les périodes d’Asuka et de Nara, il est rapidement adopté par l’aristocratie locale. Dès l’ère Heian, il devient un habit de cour incontournable, porté par les hommes comme par les femmes pour affirmer leur rang noble.
- Le bouclier du guerrier : Avec l’avènement de la classe des samouraïs à l’époque de Kamakura, le hakama passe du statut d’habit d’apparat à celui d’équipement fonctionnel. Confectionné dans des toiles solides comme le chanvre, il protège les jambes des cavaliers contre les branchages et les frottements lors des chasses et des combats. Deux formes distinctes émergent alors : l’umanori-bakama (pantalon fendu adapté à l’équitation) et l’andon-bakama (sans séparation intérieure, similaire à une jupe).
- L’uniforme de la bureaucratie martiale : Durant la longue période de paix de l’époque d’Edo, le hakama devient le costume officiel de la bureaucratie samouraï. Associé à une veste sans manches aux épaules structurées (kataginu), il compose le kamishimo, tenue protocolaire obligatoire devant le Shogun. Pour prévenir les régicides ou les attaques surprises à la cour, les daimyos étaient parfois contraints de porter le naga-bakama — une variante aux jambes démesurées traînant de plusieurs dizaines de centimètres au sol, rendant toute ruée offensive physiquement impossible.
3. L’ère Meiji : symbole d’émancipation féminine
À la fin du XIXᵉ siècle, la restauration de Meiji amorce une occidentalisation fulgurante du pays. Les hommes délaissent peu à peu le hakama au quotidien au profit du costume trois-pièces européen. Le vêtement aurait pu disparaître sans une impulsion décisive portée par les femmes.
Tandis que le Japon modernise son système éducatif, les premières générations d’étudiantes et d’enseignantes constatent que le kimono traditionnel entrave leurs mouvements et s’avère inadapté à la vie académique. Les robes occidentales sont quant à elles critiquées pour les contraintes physiologiques des corsets serrés.
Utako Shimoda, éducatrice renommée, pionnière de la cause féminine et ancienne dame d’honneur de l’impératrice Shōken, prend alors une initiative majeure : elle adapte les tenues de la cour pour concevoir un hakama de type jupe (andon-bakama), alliant aisance et bienséance. Ce vêtement réformateur devient vite l’étendard visuel de la femme japonaise moderne, cultivée et autonome.
Aujourd’hui, cet héritage perdure chaque printemps lorsque des milliers d’étudiantes vêtent le hakama pour leur remise de diplôme. Il demeure également la tenue quotidienne des prêtres shinto et des servantes de sanctuaire (miko).
4. La philosophie des sept plis et l’esprit du Bushido
Le hakama porté dans les arts martiaux se distingue par une structure précise de sept plis : cinq sur le devant et deux à l’arrière. La disposition asymétrique des plis frontaux (trois à gauche, deux à droite) illustre l’un des principes cardinaux de l’esthétique nippone.
Dans la tradition du Iaido, ces sept plis incarnent les sept vertus fondamentales du code du Bushido :
| Vertu | Nom japonais | Signification martiale |
| Bienveillance | Jin (仁) | La compassion et l’humanité |
| Honneur / Droiture | Gi (義) | L’intégrité et le sens de la justice |
| Courtoisie / Respect | Rei (礼) | L’étiquette et la considération d’autrui |
| Sagesse | Chi (智) | La clairvoyance et le discernement |
| Sincérité | Shin (信) | La vérité et la loyauté de l’engagement |
| Fidélité | Chu (忠) | Le dévouement envers la voie et les siens |
| Piété filiale | Ko (孝) | Le respect des anciens et des maîtres |
Apprendre à plier correctement son hakama à l’issue de chaque entraînement ne relève pas d’un simple soin matériel pour préserver les plis. C’est un prolongement direct de la pratique martiale. Cet exercice exige patience, présence d’esprit (zanshin) et déférence envers ses outils. Dans de nombreuses écoles traditionnelles (koryū), plier le hakama du maître constitue un privilège réservé à l’élève le plus avancé, marquant ainsi une marque profonde de confiance et de respect mutuel.
Pour approfondir les secrets de la culture martiale japonaise la voie du sabre et du Budo, écoutez notre nouvel épisode sur notre podcast hebdomadaire Liomugai : La voie du Sabre et du budo.